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Homélie du Cardinal Roger ETCHEGARAY

Publier le 8 octobre 2019

Congo Oye
Centenaire Oye
Mbote na bino banso
Mbote zeno

• Église du Congo, que fais-tu aujourd’hui ?

• Je plonge et replonge dans les eaux de mon baptême reçu il y a cent ans.

• Église du Congo, qu’as-tu fait de ton baptême ? Que fais-tu de ta foi ?

Le message que vos évêques vous ont adressé depuis Loubomo, au mois de mars, vous stimule à donner une réponse lucide et sereine. Ce message, de Loubomo, cultivez-le avec autant de soin qu’un champ de manioc.

Ce message, j’en ai fait ma propre méditation, comme un congolais, j’ose dire que je suis devenu, grâce à votre accueil si chaleureux, fait à l’envoyé spécial, au légat du Pape Jean Paul II.

Jean Paul II m’a écrit une longue et très belle lettre pour me nommer son légat auprès de vous. Et dans cette lettre, il m’a dit ceci : « nous nous réjouissons vivement de cet événement du centenaire ».

Dieu, nous le savons, n’accorde aucune grâce plus grande à un pays, que celle de l’Évangélisation par laquelle les hommes sont appelés au salut. Et l’Église catholique ne connaît pas de plus grande joie, car par la prédication de l’Évangile, la nature de cette Mère Universelle s’accomplit et se manifeste davantage, chaque jour. Et le vœu se réalise à savoir : aller par le monde entier prêcher l’Évangile à toute créature.

Aujourd’hui, c’est l’action de grâces pour le centenaire de l’évangélisation du Congo. Mystère de Dieu qui a voulu que l’Afrique noire dont il avait fait le berceau de l’humanité entière soit le dernier continent à recevoir l’annonce du salut. Mais nous savons par Saint Paul qu’il nous avait déjà « choisis en Christ avant même la fondation du monde » (Eph 1, 4). À vrai dire, l’histoire nous apprend aussi qu’il y a eu, ici dans les siècles passés des essais héroïques, mais éphémères. Qu’il est long le chemin qui apporte l’Évangile à tout un peuple ! Qu’il est lent le geste du Seigneur qui jette la semence dans la bonne terre ! Maintenant ça y est… « Heureux vos yeux parce qu’ils voient et vos oreilles parce qu’elles entendent ! » (Mt 13, 16). Heureux les yeux, les oreilles de vos évêques et de vos prêtres, vos guides dans la foi !

Heureux les yeux, les oreilles du Pape, car je lui raconterai tout ! ... mais il vous a déjà vus et entendus, il y a trois ans. L’autre jour, c’est exactement le 15 août, à Lourdes où il était venu comme pèlerin. J’étais à côté de lui. Il m’a dit : « Brazzaville, c’était très beau mais trop court, alors je vous y envoie pour prolonger ma visite ». Heureux aussi les yeux, les oreilles des pionniers de l’Évangile au Congo !

Je pense, en particulier, aux Pères Carrie et Augouard, ces deux intrépides missionnaires du vénérable Libermann. Je pense aux sœurs de la Mère Javouhey. Quand on lit, dans « La Semaine Africaine » leurs aventures passionnantes à travers les pistes de caravanes, on comprend mieux la parole du prophète Isaïe reprise par l’Apôtre : « qu’ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent de bonnes nouvelles ! » (Rm 10, 14-15). Beaux, mais poussiéreux et couverts de plaies, ce qui les rendait dignes de respect. Car tous ses missionnaires de brousse et de savane (et la race, heureusement n’est pas finie), tous ces marcheurs infatigables n’étaient pas des démarcheurs de pouvoir ou de publicité.

Comme Saint Pierre au paralytique de la Belle-Porte, il ne cessait de dire : « De l’or et de l’argent, je n’en ai pas, mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus-Christ, marche ! » (Ac 3, 6). Ils révélaient à l’homme découragé ou humilié, à tout homme, le sens de sa vie, la vérité de son être créé à l’image de Dieu, fondement de sa dignité intouchable. Mais, eux-mêmes s’oubliaient jusqu’à l’épuisement total de leurs jeunes forces. La moyenne d’âge de la première génération des missionnaires qui reposent, comme je l’ai vu dès mon arrivée, dans le petit cimetière, près de la Cathédrale, n’excède guerre trente-cinq ans.

Et voici que cette Église centenaire du Congo, à toi baptisé ou catéchumène d’aujourd’hui, te répète la même chose avec autant d’assurance. Elle t’a adressé, il y a cinq ans, un très beau et courageux message sur la liberté chrétienne. Elle t’aide à ne pas perdre la mémoire sur tes origines, à repérer les empreintes digitales du divin Potier sur le vase fragile que tu es. Elle t’aide à entendre, de jour et de nuit, à la saison sèche et à la saison des pluies, la voix du Seigneur qui te dit, par la parole du prophète : « Ne crains pas, je t’ai appelé par ton nom, tu es à moi. Voici que sur mes mains j’ai inscrit ton nom » (Is 43, 1 et 46, 16).

Et voici que cette Église centenaire du Congo, par l’ordination de deux nouveaux évêques aujourd’hui, fortifie ses racines apostoliques sur les bords du Pool majestueux ou de la Sangha au cœur de la forêt.

Je me souviens d’une cérémonie de confirmation dans une paroisse marseillaise. Au moment où j’allais marquer de l’huile sainte le front d’un garçon, celui-ci me regarda dans les yeux : « Monseigneur, de quel Apôtre descendez-vous ? » Il avait bien appris son catéchisme : l’évêque est successeur des Apôtres, mais il voulait savoir duquel. El comme moi aussi je connaissais mon catéchisme (le même), du tac au tac je lui ai répondu : « des douze à la fois ».

Il en est ainsi pour tout évêque qui reçoit en même temps du Christ un double service : le service d’une Église particulière et le service d’une Église universelle. Ce matin, ce n’est pas seulement l’évêque de Ouesso et l’évêque auxiliaire de Brazzaville que je vais ordonner, mais chacun d’eux partagera quotidiennement « le souci de toutes les Églises (2 Cor 11, 28) avec tous leurs frères dans l’épiscopat en communion avec le Pape. La charge épiscopale est comme une médaille à deux faces inséparables. Il y a ici la face congolaise, africaine, et le Pape reconnaissait à Kinshasa qu’elle n’est pas encore assez profondément gravée pour que l’Évangile pénètre jusqu’à la moelle d’une culture qui forge un homme, une famille, un peuple (cf. D.C. 1980, p.505).

Et il y a la face universelle : aucun évêque ne peut dire « je » si ce n’est dans un « nous » qui donne sa pleine signification à ce qu’il fait. C’est alors seulement qu’un évêque garantit ses fidèles d’être l’Église une et indivisible du Christ, en les enracinant dans la foi des Apôtres unis autour de Pierre. C’est alors seulement que l’Église, selon le vœu africain du Pape, devient « tout entière et à tout moment missionnaire », car il n’y a pas de vocation apostolique sans mission apostolique. C’est alors seulement qu’une Église particulière locale peut sans crainte se renouveler dans ses traditions et sa modernité, par un échange de vie et d’énergie entre Église et entre peuples d’Afrique d’abord, mais aussi du monde entier.

Et voici que cette Église missionnaire du Congo se tourne maintenant vers son avenir, son second centenaire. Elle n’a pas trop de courbatures. Écoutez vos évêques qui vous appellent instamment au renouveau de la foi, au renouveau dans la prière, au renouveau dans la vie familiale, au renouveau dans l’engagement en société.

Chrétiens du Congo, retrouvez aujourd’hui une âme de fondateurs d’Église. Avouons-le, nous vivons de l’Église plus que nous la faisons vivre, et c’est pourquoi sans doute nous en vivons si peu. Seul celui qui a construit sa case et sait ce qu’il en coûte se passionne elle. Ne soyez pas seulement des responsables dans l’Église, mais des responsables de l’Église, d’une Église habile dans vos mains (bia-sala-moko) comme à Linzolo.

Oh mon Église, c’est vrai que tes pieds sont souvent dans les marigots de la médiocrité et du péché des hommes ; c’est ma propre et triste expérience de chaque jour. Oh mon Église, c’est vrai aussi que ta tête est en plein soleil de la sainteté et de la justice de Dieu ; c’est tout autant ma propre et joyeuse expérience de chaque jour. Oh mon Église qui est à Brazzaville, à Pointe-Noire, à Owando, à Marseille, je t’aime telle que tu es aujourd’hui et si tu as besoin d’être rajeunie, embellie, ce sera par des mains pleines de tendresse.

Oui, aimons l’Église. Est-ce que nous nous aidons assez les uns les autres à progresser dans l’amour de l’Église ? Pour cela, il nous faut d’abord réapprendre l’amour entre nous. Les païens ne disaient pas des premiers chrétiens : voyez comme ils nous aiment, mais « voyez comme ils s’aiment ! » Il nous faut aussi apprendre à aimer tous les hommes du nord au sud, d’une ethnie à une autre, du soleil levant au soleil couchant. Qui d’entre nous un jour n’a pas été surpris en flagrant délit d’exclure de sa table, de sa fête, de son travail quelqu’un que nous avons jugé incapable ou indigne ? Il nous faut vivre tous ensemble. Cet amour n’est vrai que lorsqu’il affiche « complet ». Qu’il en manque un seul à cause de nous, et nous voilà tout seuls, coupés de ceux-là mêmes avec lesquels nous vivons.

On raconte qu’un vieux sage, assis au pied d’un baobab, demande à quoi l’on peut reconnaître le moment où la nuit s’achève et où le jour commence. « Est-ce qu’on peut sans peine distinguer de loin un chien d’un mouton ? » « Non », dit le sage. « Est-ce qu’on peut distinguer un palmier d’un cocotier ? » « Non », dit encore le sage. « Mais alors est-ce donc ? » ---« C’est lorsqu’en regardant le visage de n’importe quel homme, tu reconnais ton frère et ta sœur ; jusque-là il fait encore nuit dans ton cœur ».

Avoir une âme de fondateurs d’Église au Congo, ce n’est pas seulement vivre le présent en l’aménageant vaille que vaille, c’est ne pas avoir peur de nous projeter en avant. Soyez certains : l’homme d’aujourd’hui, le jeune surtout, souvent déçu ou trahi par ses propres œuvres, attend beaucoup de l’Église, beaucoup plus qu’il ne l’avoue ou ne le pense même. Que sert à l’homme d’aller toujours plus vite, s’il ne sait pas où il va ? Que sert à l’homme de produire toujours davantage, s’il ne sait pas partager ? Vous qui le savez, montrez-le aux autres, par votre vie plus encore que par vos discours et alors vous verrez votre force d’attraction. Pensez à ce proverbe africain : « C’est autour des bons arbres que la terre est foulée par les bêtes et les hommes »

Soyez des croyants qui vivent de la foi. Soyez des croyants provoqués par les circonstances à tenir l’essentiel de la foi. Dans une situation d’urgence, on met en sûreté la nourriture plutôt que la vaisselle, on protège le moteur de la voiture plutôt que les enjoliveurs. C’est votre chance. C’est votre grâce. C’est vrai qu’il vous faut un gros sac de courage et de fidélité. Pour croire que l’Évangile est encore neuf. Pour croire que l’Évangile est toujours « puissance de Dieu » (Rom 1, 16). Pour croire que l’Église n’est pas tributaire de ses victoires ou de ses échecs, qu’elle ne s’évalue pas au plan des sondages ; car elle ne subsiste que par le Christ qui lui garde une fidélité absolue. Voilà pourquoi, gonflée d’espérance, elle est toujours tendue vers l’avant, comme la Vierge Marie que portait allègrement l’âne de Bethléem : « Elle pesait si peu, a dit un poète, n’étant occupée que de l’avenir en elle ».

Pourquoi hésiter, hommes de peu de foi ? nous dit le Christ, qu’il soit debout ou couché dans la pirogue. Vous êtes peut-être de ces hommes fatigués d’avoir pêché en vain toute la nuit, mais assez éveillés encore à l’aube d’un second centenaire pour entendre à nouveau le « va au large » du Christ et répondre aussitôt comme le cardinal Biayenda qui en avait fait sa devise : « sur ta parole je vais jeter les filets » (Lc 5,5).

Pourquoi avoir peur ? « N’ayez pas peur » ! Il est curieux de voir comme ce petit mot inaugural de Jean Paul II a frappé le monde entier. C’est donc que nous avions peur ! Pourtant il s’agit là d’un mot de passe qui court tout au long de l’Évangile, de l’Annonciation à la Résurrection.

N’ayez pas peur ! Ni de la contradiction, ni de l’indifférence. Il faut savoir que l’Évangile n’est pas une bande dessinée pour les enfants attardés, mais un livre écrit en caractères de feu, du feu de l’Esprit qui fait les apôtres, écrit en caractères de sang, du sang de martyr que devient tout apôtre.

N’ayez pas peur ! Je pense à un autre proverbe africain : « Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse ».

N’ayez pas peur ! Le Christ n’a pas d’avenir. Il est l’avenir. Il est l’avenir du Congo. Il est l’avenir du Monde. Il est « celui qui est, qui était et qui vient » (Ap 1, 6).

Je pense que je peux terminer en disant :

« l’Église ya Congo yangalala, bungu Nzambi weka mu nge »

Matondo ! Amen !

 

Cardinal Roger ETCHEGARAY,
Brazzaville, le 28 août 1983

 


 

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